Julia Chrétien Kindelberger
Doctorado en Estudios de Género: Culturas, Sociedades y Políticas, DAFiTS, URV
juliamarine.chretien@estudiants.urv.cat
https://orcid.org/0000-0003-4412-1800
Cet ouvrage est une compilation de différents textes dont le fil rouge est une réflexion sur l’anthropologie féministe, ses généalogies, pratiques et enjeux, principalement dans l’Etat espagnol mais également aux Pays Bas, en Abya Yala et particulièrement au Brésil. Il fait suite au I Antropologia Feminista Kongresua/I Congrès d’Anthropologie Féministe de l’Etat espagnol organisé à Donostia/Saint Sébastien, au Pays basque, en juin 2022. L’ensemble des contributions de ce livre témoigne de la vitalité de l’anthropologie féministe, tant dans la richesse de ses réflexions méthodologiques et épistémologiques, sa capacité à nourrir l’ensemble de la discipline et à aborder les objets classiques de l’anthropologie à partir d’un regard nouveau, que dans ses implications politiques et ses liens avec les mouvements sociaux, cristallisés autour d’objets stratégiques tels que le travail de care ou les luttes écologistes. L’ouvrage rend aussi compte des difficultés rencontrées pour se faire une place au sein de la discipline, de la position marginale qu’occupent de nombreuses chercheuses féministes au sein d’un monde universitaire précarisé, traversé par des rapports sociaux de classe, genre, race et sexualité qui compliquent fortement la poursuite de recherches féministes. Ce livre est, par conséquent, une lecture importante pour situer l’anthropologie féministe, notamment basque et espagnole, dans l’histoire de la discipline anthropologique, des luttes féministes, des débats et controverses autour des pratiques et théories, et dans le paysage académique, politique et social actuel.
L’ouvrage s’ouvre sur les enjeux et difficultés de l’organisation du I Antropologia Feminista Kongresua, initialement prévu au moment de la pandémie, organisé de manière présentielle, et des différents panels qui l’ont composé, témoins de la diversité des objets abordés: le care, les migrations, les corporalités, la santé, les parentalités, les patrimoines et violences, tant en Europe qu’en Amérique latine ou en Afrique subsaharienne, mais aussi plusieurs panels articulés autour des enjeux de méthodologie et d’épistémologie. Or toute réflexion épistémologique ne peut faire l’économie d’une réflexivité mise à l’honneur dans la plupart des chapitres, et d’une analyse des rapports sociaux qui structurent le monde académique et influencent fortement les conditions de production des savoirs. Les deux chapitres qui suivent prennent à bras le corps la question des précarités au sein de l’Université, thème qui a été abordé lors de la première table ronde du congrès: précarité des conditions matérielles mais également des relations, contradictions entre les temps accélérés des demandes de financement et des exigences de publications et ceux du care, de la vie sociale et amoureuse. Les autrices rappellent très justement que le fonctionnement des universités au sein de l’Etat espagnol repose sur ces précarités et sur la mise en compétition de toustes avec toustes. Les conséquences néfastes sur le plan social, mental et corporel sont d’autant plus exacerbées chez les chercheuses femmes, racisées et les personnes dissidentes en termes de sexualité ou de genre. Je rajouterais qu’il est nécessaire d’interpeler les rapports de pouvoir et violences inhérentes aux bastions de recherche féministe, loin d’être exempts de contradictions et de dominations non seulement de genre, mais aussi de race, d’âge, de classe et de sexualité.
Plusieurs chapitres s’attachent ensuite à reconstruire des généalogies de l’anthropologie féministe, en Abya Yala, au Brésil, aux Pays Bas, dans l’Etat espagnol et au Pays basque. Les généalogies espagnoles et hollandaises mettent en avant le passage de l’anthropologie «de la femme» à l’anthropologie du genre ou l’anthropologie féministe, non sans soulever les points de tension, comme en témoigne Jasmin Rana à propos de LOVA, le Réseau d’Anthropologie Féministe et d’Etudes de Genre, qui faillit abandonner le qualificatif de féministe au profit du genre, moins sujet à critiques. Les généalogies d’Abya Yala et du Brésil, respectivement de Diana Marcela Gómez Correal et Miriam Pillar Grossi mettent en avant les multiples courants qui irriguent l’anthropologie féministe, la pluralité des chercheuses et militantes féministes (afro-descendantes, lesbiennes, queer, trans, etc.) et l’importance de leurs analyses politiques autour, par exemple, de la colonialité ou du régime politique de l’hétérosexualité; généalogies plurielles qui pourraient être davantage présentes dans les chapitres concernant l’Etat espagnol.
Plusieurs textes présentent des discussions autour de l’ethnographie, de l’importance de la tradition ethnographique basque, des possibilités, modalités et limites d’une ethnographie féministe, des explorations de l’auto-ethnographie et de l’ethnographie corporelle ou encore de l’accompagnement de processus (auto)ethnographiques. De nombreux questionnements permettent d’interroger nos propres pratiques ethnographiques à l’aune du rapport aux enquêté·e·s, des confusions possibles entre réflexivité et auto-ethnographie, de l’ombre extractiviste qui plane sur nos recherches, notamment lorsque nous les effectuons auprès de groupes marginalisés ou de milieux militants.
Les liens entre recherche et militantisme sont plusieurs fois abordés dans l’ouvrage, que ce soit autour de l’organisation sociale du care ou des luttes sociales écologistes et féministes, mais aussi pour nous interpeler sur les changements et confusions autour de cette relation. Lourdes Méndez nous alerte sur l’institutionnalisation du féminisme et sa potentielle dépolitisation, au travers notamment de la captation des savoirs féministes par les institutions nationales et internationales qui cherchent à «administrer» (p. 59) les inégalités plutôt qu’à les éradiquer, l’utilisation d’une perspective de genre qui n’est parfois pas féministe, ou encore le passage d’un militantisme à un «activisme» qui n’a parfois plus grand-chose à voir avec l’organisation politique.
Le livre se clôt avec un texte sur les «pioneras», documentaire réalisé sur Teresa del Valle, Dolores Juliano et Verena Stolcke et leurs contributions majeures à la naissance et au développement de l’anthropologie féministe espagnole. La notion de généalogie imprègne l’ensemble de cet ouvrage et pose aussi la question des absences et des conditions de leur production.
Finalement, dans un contexte politique marqué par la force croissante de l’extrême droite, des discours et politiques antiféministes et anti-LGBTI, d’un génocide qui se produit sous nos yeux, la lecture de ce livre nous rappelle le potentiel des théories, pratiques et paradigmes épistémologiques forgés au sein de l’anthropologie féministe pour comprendre et lutter contre les différentes formes de dominations et de violences, mais aussi entrevoir les résistances et contribuer à penser de possibles émancipations.